JOSHUA

 

 

 

« Comme si l’on ouvrait une fenêtre sur Taragul 

pour voir ce qu’il s’y passait…   

 

Ici, quelque part entre le tome V et le tome VI. »

            

 

Vanessa Schlachter


 

 

Lors d’une de mes balades, je vis Josh entrer dans la remise. C’était dans celle-ci que j’avais cherché du bois à mon arrivée à Taragul. Je m’approchai du vieil homme à la veste trop grande pour lui et surtout trop légère pour la saison. Il était en train de menuiser un morceau de bois. Les copeaux tombaient sur le sol presque aussi gracieusement que la neige à l’extérieur. Je sentais l’odeur du bois arriver à mes narines. Mon regard s’arrêtait çà et là sur des morceaux de chaises ou d’outils dont je ne connaissais rien. Dès qu’il s’aperçut de ma présence, Josh s’arrêta, retira sa casquette pour me saluer en abaissant la tête.

     Que puis-je faire pour vous, Madame ? 

     Je ne voulais pas vous déranger. Continuez, je vous en prie. 

Il reprit sa plane de charron et se remit à l’ouvrage. J’observai alors dans le coin de la pièce un coin de verdure caché par une bâche. 

       Qu’est-ce que c’est ? 

       Des semis pour le jardin, Madame. 

Je souris et me redressai. 

       J’ai hâte que le printemps s’installe et que le jardin reprenne vie. 

       Il n’y aura pas grand-chose… marmonna-t-il dans sa barbe avant de reprendre son travail.

       Pourquoi ?

       Elbronah n’est plus aussi fertile sans les Elfes…

       Vous m’avez l’air d’avoir la main verte, le complimentai-je. 

       Je manque de pots, ajouta-t-il en montrant un coin rempli de tessons. 

       Que s’est-il passé ? 

       Une tempête cet hiver.  

       Avec la magie, cela se répare. 

Josh souffla sur le bois, se redressa et déclara :

     Je ne pratique pas la magie, Madame. Je suis un Humain. 

     Vous venez de la Terre ? dis-je avec enthousiasme. 

     Non, je suis né ici même, à Frejbach. 

     Je peux essayer d’en réparer, déclarai-je les yeux toujours rivés sur les pots. Cela m’aidera à progresser en magie. 

Josh hocha la tête et réajusta sa casquette. Lorsqu’il se tourna vers son établi, je vis que la neige avait repris son ballet. 

     Si vous êtes humain et que vous travaillez dehors, il vous faut une autre veste. 

     Celle-ci me convient. 

     Permettez que j’insiste. Avant de pratiquer la magie, j’ai cru que j’allais mourir de froid ici ! J’imagine votre supplice chaque jour. 

     Bien, Madame. 

Je souris et je pris congé. 

 

*

 

Ainsi, les jours suivants, je réparais les pots de terre dans la remise, parfois seule, parfois avec Josh qui parlait aussi peu que son maître et portait toujours la même veste !

C’est exactement le sujet que j’essayai d’aborder à nouveau lorsqu’on entendit des bruits de pas à l’arrière de la remise. 

     Vous ! restez là, M’dame, sans faire de bruit, chuchota Josh avant de reprendre, cette affaire ne vous regarde pas !

Il saisit une machette et sortit. Son ton autoritaire me surprit et m’offusqua, alors je me retournai boudeuse, vers mes pots.  

Après avoir râlé sur les manières impolies des créatures magiques, je me rendis compte que le silence était inquiétant. Où était Josh ? Je me redressai et m’avançai vers la fenêtre arrière sale et jaunie par le temps. C’est à ce moment que je vis passer une tête blonde. Je me baissai aussitôt pour me cacher. Alors que les pas du mystérieux visiteur faisaient craquer la neige sous ses pieds, je cherchai une arme. Je saisis un petit marteau, mais fis tomber un morceau de tesson. Les pas s’arrêtèrent. Mon cœur battait à tout rompre. Puis tout s’enchaîna très vite. 

Une main traversa le mur, brisant aisément le vieux bois et me saisit à la robe. Comme je me débattais, je tombai au sol et c’est de mon pied que par inadvertance, je démolis la planche voisine. L’agresseur voulant m’attirer à lui par la faille dans le mur, agrippa ma cheville. Et alors même que je me concentrai pour lui lancer un sort, des gouttes noires giclèrent sur la fenêtre au-dessus de moi et l’assaillant tomba lourdement sur le sol. Puis ce fut le silence. Sous le choc, je reculai sur mes fesses et j’observai écœurée, la neige s’imbiber de sang dans l’interstice du mur. 

Puis des voix surgirent depuis la Cour. Je m’avançai vers l’entrebâillement de la porte. Quatre hommes et une femme, tous vêtus de haillons se tenaient près de la fontaine. 

     Quittez le domaine du Prince ! 

     Le vieux Josh ! Toujours en vie, vieille canaille ! constata le plus grand sous son chapeau noir. 

     Partez !

     Sinon quoi ? siffla la femme à la chevelure sale et hirsute. 

Josh leva sa machette. 

     Nous venons souper, rien de plus ! s’amusa un vieil homme roux au teint pâle en se curant les ongles. 

     L’armée du Prince vous chassera.

     Nous aurons fini bien avant, reprit l’homme au chapeau en dévoilant ses longues canines. 

Lorsque je réalisai que le repas en question était Josh, je sortis de la remise, mais les cinq Vampires s’écroulèrent au milieu de la cour dans un craquement d’os écœurant. Paultrem se tenait sur le perron et Perjïn à l’orée du bois, leurs bras encore relevés par le sortilège qu’ils venaient de lancer. 

     Est-ce que tout va bien, Josh ? s’inquiéta le Prince avec sincérité. 

     Parfaitement mon Seigneur. 

À en juger par les taches de sang, sur son visage et son arme, j’en conclus que c’était Josh qui était venu à bout de mon agresseur. 

     Et toi, Anna ? demanda le Prince alors que son regard sondait encore les bois. 

     Je vais bien, merci. 

     Il en vient toujours plus… nota Perjïn en observant les corps étendus au sol. 

     Ils sont attirés par les humains qui reviennent s’installer à Frejbach… Le moment est venu de concocter un cocktail de bienvenue à ces Vampires, proposa Paultrem, une expression machiavélique sur le visage.  

 

*

 

Joshua expliquait toute la scène pendant que Paultrem examinait les corps des Vampires. Puis il se leva et son regard se posa sur moi. Il s’avança de sa démarche altière. 

     Que faisais-tu dans la remise ?

     J’essayais de convaincre Josh de mettre une autre veste. 

     Pourquoi ?

     C’est un Humain, fis-je sur le ton de l’évidence. 

     Se plaint-il ?

     Non !

     Alors, laisse-le ! 

     Mais… 

     Rentre ! dit-il d’un ton sec. 

Je saisis le tissu de ma robe, fendis les trente centimètres de neige et passai à côté de Paultrem, furieuse. Je patientais dans le hall bien décidé à lui tenir tête ! Emrald se planta à mes côtés et me proposa un bâton de réglisse. 

     Non ! Merci ! répondis-je de mauvaise humeur. 

     Qu’est-ce qu’il y a encore ? demanda-t-il tout en s’écartant quand le Prince pénétra d’un pas décidé dans le hall. 

Je lui barrai la route, consciente de l’affront. 

     Josh doit mourir de froid ! Et toi, tu ne fais rien ! Donc, tu ne prends pas soin de tes domestiques ! 

Emrald fit les yeux ronds et recula en marche arrière jusqu’au mur dans lequel il aurait sans doute aimé disparaître. Paultrem fronça les sourcils. 

     Je renouvelle ma question : s’est-il plaint ?

     Non, mais il suffit de le regarder pour s’en rendre compte. Cette veste n’est pas faite pour l’hiver ! 

Il fit un pas menaçant vers moi. 

     Cette veste appartenait à son père. C’est tout ce qui lui reste de sa famille après l’attaque des Vampires sur Frejbach. Un charme la protège afin qu’elle ne casse pas et qu’elle lui donne chaud. Laisse-le tranquille et va satisfaire ta curiosité ailleurs ! 

Paultrem remonta les escaliers et Emrald arriva à ma hauteur, un large sourire sur les lèvres. 

     T’as encore perdu. 

     Tu le savais ?

     Évidemment, marmonna Emrald, les dents serrées sur son bâton. Mais tu ne m’as rien demandé. 

Je lui jetai un regard noir et je m’écriai en direction du Prince. 

     Qui a fait ça ? 

Le Prince se retourna vers nous et releva le menton. 

     Qui a ensorcelé sa veste ? insistai-je.

Paultrem soutint mon regard un instant, puis sans répondre il disparut dans son bureau. 

     Pourquoi lui demandes-tu ça ? s’étonna Emrald. Tu connais la réponse. 

     Oui. Mais lui n’a pas daigné me répondre ! 

     Et alors ? 

     Alors rien, chantonnai-je fièrement.  

N’y comprenant rien, Emrald reprit son bâton de réglisse dans la bouche et me regardait entrer dans ma chambre. J’étais satisfaite que Paultrem ne réponde pas. Il n’avait pas pu avouer devant moi avoir fait quelque chose de « gentil ». Je souris. 

 

 

 

 

 

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