Extrait du tome VIII
Chapitre I - première partie -
Les potins d’Yvette
Les ruelles d’Usspick étaient magnifiques sous le soleil d’automne. Les chariots se disputaient l’espace et les sabots claquaient sur les pavés. Quand vous observiez la ville depuis la colline qui la surplombait, vous aviez l’impression d’admirer un de ces petits hameaux irlandais entourés de leur herbe d’un vert presque trop parfait. Les petites maisons en pierre et en colombage lui conféraient un cachet venu d’un temps reculé.
Je m’avançai sur un sentier qui sillonnait cette colline, un livre à la main. Je n’étais pas inquiète pour ce pirate fictif qui sombrait avec son bateau. Je connaissais la fin. Je l’avais lu tant de fois…
Car, depuis mon arrivée, mes libertés avaient été mises au placard « pour le bien de la communauté ». La lecture en faisait partie bien évidemment ! On avait sévèrement réduit les livres auxquels j'avais accès.
Je sursautai près d’une fermette lorsque des oies cacardèrent à mon passage. C’est en groupe qu’elles quittèrent la terre battue au profit d’un bosquet de joncs. Au même moment, un homme entra dans la maison avec un panier chargé de bois. Je réalisai alors que l’hiver arrivait. Je levai machinalement les yeux vers ces cheminées de briques ocre d’où s’échappaient les premières fumées grisâtres qui voilaient la ville. Une étrange angoisse me saisit. J’inspirai profondément, refermai mon col, puis poursuivis mon chemin.
Je m’arrêtai au relais comme je le faisais deux fois par semaine. Ici, la patience était de mise ! Il y avait toujours des chevaux à changer, des roues à réparer, un chariot à décharger ou la poste à trier. C’est celle-ci qui m’amenait. Si le courrier de Myllo m’était directement adressé à l’Ambassade, les lettres que je récupérais ici, pour plus de discrétion, étaient principalement celles de Ricardo. Souvent elles mentionnaient ses quelques ennuis de « contrebande » ou des potins de la Cour de Corkwood. C’était toujours un régal. Mais le courrier que j’attendais avec fébrilité, et qui ne venait jamais, était celui qui m’aurait donné des nouvelles d’Azarïne. Alors, comme à chaque fois, je déposai la dizaine de lettres que j’envoyais aux quatre coins de la planète dans les tavernes qu’il avait citées dans ses anciennes missives.
- Pas de courrier, aujourd’hui, M’dame.
Je réglai mes envois, toujours inquiète pour mon ancien voisin de palier.
*
La vieille Bastuk, qui étendait du linge de maison les pieds dans la boue, me salua à mon passage. Cette domestique d’un riche marchand me donnait parfois des pâtes de fruits. Dommage, pas aujourd’hui. Je m’installai alors un peu plus loin, à mon endroit préféré : le mur de soutènement d’un ancien pâturage. Les ovins étaient regroupés à l’écart et gardés sous étroite surveillance, tant l’on craignait les braconnages. La viande était un luxe, mais la laine une nécessité.
Ce vieux mur s’effritait, mais il y avait une belle vue sur la ville et ses canaux en arrière-plan. C’est ici que je poursuivis ma lecture, les pieds battants dans le vide.
Lorsque l’horloge de la ville sonna deux coups, je sautai du muret, ajustai ma veste et m’engageai dans un chemin pavé menant à la cité. Je devais y rencontrer mon amie Laetitia. Elle m’avait suivie dans ce monde lors de mon second passage. Alors que j’avais passé le plus clair de mon temps au manoir de Taragul, elle s’était installée ici avec Tom, et l’avait épousé !
Si autrefois les rapports entre le Druide-devin et moi avaient été bons, ce n’était plus le cas aujourd’hui. Il s’était renfermé depuis mon retour et ne me parlait presque plus. Tom détenait de nombreux secrets et se refusait à toute forme de discussion. Au début, j’avais pensé que cela avait quelque chose à voir avec la blessure que j’avais infligée au dernier Axon dans la Plaine de l’Oubli. Mais ma tolérance s’était effondrée lorsque j’avais appris qu’Aurix se portait à merveille et avait été vu à plusieurs représentations officielles. On apprend de beaucoup de choses dans les couloirs de l’Ambassade…
Pour Laetitia, la raison principale de la rancœur de son mari, c’était la perte de ses pouvoirs. Inexplicablement, Tom avait perdu ses capacités divinatoires le jour où j’avais blessé le dernier Axon. Coïncidence ? Peut-être pas… C’est d’ailleurs pourquoi nous avions pensé dans un premier temps qu’Aurix était mort.
En tout cas, mon amie terrienne ne supportait plus la tension entre nous et limitait fortement les rencontres à trois.
Je retrouvais donc Laetitia dans les ruelles d’Usspick ou chez Yvette, qui tenait une taverne au croisement de la rue de l’As et des Normands. Laetitia, qui avait été dans la publicité sur Terre, aidait parfois la tenancière à promouvoir son établissement. Mais surtout, et cela avait un avantage majeur pour moi, j’y glanai des informations.
Je poussai la porte du restaurant et m’avançai vers la table du fond à gauche. Laeti y lisait le journal.
- Salut ! lançai-je jovialement à mon amie pour qu’elle relève la tête.
- Oh, salut ! Déjà là ?
- Je suis à l’heure, répondis-je naturellement en poussant mon sac à l’arrière de la banquette. J’ai re- fini mon roman sur les hauteurs. Mieux vaut profiter des dernières belles journées. Je sens que l’hiver va être long, marmonnai-je, à peine audible, en libérant mon cou de son écharpe.
- Regarde ce qu’Yvette a déniché ! s’écria-t-elle en repliant son journal, un journal à liseré rouge qui me noua immédiatement la gorge, car c’était la gazette que lisait Paultrem.
- Comment se fait-il que tu lises les papelards de Carméline, toi ? la sermonnai-je à voix basse lorsqu’une dame ronde aux cheveux hirsutes éternua.
Je tournai la tête un instant vers elle avant de revenir vers mon amie.
- Je m’ennuie ? proposa Laetitia cyniquement.
- Tu n’as pas le droit de lire ça. Range-le !
Je lui montrai mon mécontentement en secouant la tête et lui glissai mon dernier roman sur la table.
- Je ne veux pas de lecture, de broderie ou de peinture ! Je veux que tu me parles du manoir.
- Hein ? Pourquoi ?
- Parce que !
C’est à ce moment que la tenancière arriva et posa un plateau sur la table. Elle prit place, non sans émettre un long râle avant de nous servir.
- Vous avez lu le journal ? se renseigna-t-elle.
- Non, articulai-je de manière à lui montrer mon mécontentement.
- Pas celui-là. La Chênaie ! dit-elle en tirant sur le papier enroulé retenu à sa ceinture.
La Chênaie était le journal officiel de Galdan. Je le tirai vers moi puis le poussai sur le côté pour mieux saisir ma tasse.
- Un autre Mage arrive à Comtrômen, annonça la tenancière. Une page entière lui est dédiée.
- Qui ? fis-je, suffisamment inquiète pour ne pas porter la boisson à mes lèvres.
- Un violoniste nommé le Virtuose. Tu parles qu’on s’en fout ! Le peuple a d’autres attentes et l’encre s’étale pour un Mage ! Sans vouloir t’offusquer, temporisa-t-elle en tapotant de sa main sur la table.
- Ouais, et un tout petit encadré sur le rhume qui sévit à Briggisvik, constata Laetitia.
- Un rhume ?
- Il y a des malades. De plus en plus de malades, insista Yvette en continuant à tapoter la table de sa main, ce qui avait d’ailleurs le don de m’agacer.
- Tu devrais rester chez toi, suggérai-je aussitôt à mon amie.
- Tom pense que je ne risque pas grand-chose puisque sur Terre nous sommes confrontés aux microbes à chaque intersaison.
- Peut-être pas les mêmes…
- Un rhume, Anna, je vais y survivre ! En revanche pour les Humains ça se gâte !
- Ouaip ! Les Créatures vont nous redouter si on leur apporte des microbes.
- Pourquoi y aurait-il des malades tout à coup ? m’étonnai-je.
- Mets ça sur le compte de la Nature qui décline… On lui colle tout sur le dos ces temps-ci, du changement climatique à la névrose ! appuya la tenancière avant de pointer son doigt sur l’article. Mais regarde… c’est important d’inaugurer un théâtre où je ne mettrai sans doute jamais les pieds ! Les gens deviennent fous !
Je fronçai les sourcils alors qu’Yvette croquait un gâteau sablé à l’orange. Je tentai de me changer les idées avec le musicien.
- Pourquoi un Mage-violoniste viendrait-il à Forengbrick ?
- Ben lis ! dit Yvette en poussant vers moi le journal que j’avais écarté.
- Pour l’inauguration du théâtre Mapcaron, compléta mon amie.
Je soupirai. Évidemment que j’avais entendu parler de ce nouveau monument. La fierté de Hugo, et Blette de Mapcaron se répandait sur le sujet à chaque occasion. L’avantage, selon Ritten, le cousin du Roi, c’est que de nombreux concerts allaient être donnés dans la ville.
- Un peu de distraction, ça ne fait pas de mal, proposai-je.
- La distraction… ricana Yvette. Tu en aurais suffisamment si tu devais gagner ta croûte et trouver des vivres !
- Et puis, ce n’est pas comme si nous étions vraiment concernées ! précisa la Terrienne.
Laetitia disait vrai. Nous étions très peu invitées aux festivités mondaines. Je croquai un gâteau, puis un autre, le regard sur la gazette au liseré rouge.
- Autre chose ? marmonnai-je la bouche pleine.
- Non.
- Pourquoi c’est là ?
- Ah ça ! J’ai demandé qu’on me la rapporte.
- C’est pour Wolwette ! ajouta Yvette.
- C’est pour qui ?
- Wolwette est une course hippique réputée, pas une personne. Elle débute dans quelques jours en pays Landeste.
- Et ? fis-je intriguée, en croquant un autre gâteau, alors que Laetitia tirait l’assiette vers elle devant ma gloutonnerie.
- C’est le moment des paris ! dit Yvette naturellement. Je fais toujours de jolis gains, mais pour cela il faut se tenir informé.
- Si vous le dites.
- Toi aussi tu devrais lire le journal, dit Laetitia.
- Tu plaisantes ? J’ai promis à Pegasus -et à Hugo- d’être irréprochable.
- Chiante.
- Conciliante.
- Soumise !
- Laetiiii !
- Lecture, broderie, concert, promenade…
- J’aime beaucoup la musique ! Et je compte bien participer aux nombreux concerts qui vont avoir lieu dans la ville, ripostai-je en remplissant ma main de gâteaux tout en défiant mon amie du regard.
- Fa… bu… leux ! saccada-t-elle contrariée.
Je fis la moue.
- Allez ! À deux, on va s’amuser !
- Sans moi, je vais à Galdan.
- Quoi ? fis-je en fronçant le nez à l’évocation de ce lieu qui restait pour moi synonyme de mauvaise expérience.
- Tom doit s’y rendre. Je l’accompagne.
- A-t-il dit pourquoi ?
- Non. Mais c’est encore un truc qui le met dans tous ces états ! Il m’agaaaace ! Presque autant que toi !
- Cherche à savoir…
- Quoi ? me coupa-t-elle avant de s’avancer légèrement. Tu ne sauras rien, Anna. Pas tant que tu fais des cachotteries. Et… tu manges trop !
Je haussai les épaules et regardai ailleurs. Yvette se leva en s’amusant de nos petites querelles et récupéra la gazette de Carméline. Mes lèvres brûlaient d’envie de lui demander si on parlait de moi ou du Prince, mais je me retins. Je m’employais au mieux à ne jamais évoquer mon passé.
- Je vais lire au calme… Mais je fais une tarte demain, me lança la tenancière avec un clin d’œil avant de bloquer un biscuit entre ses lèvres.
Je lui souris et la suivis du regard jusqu’à ce qu’elle atteigne son comptoir. Puis mes yeux croisèrent ceux de mon amie.
- Quoi ?
- Tu prends du poids à vue d’œil.
- Je mange mes émotions !
- C’est bien ce qui m’inquiète !
- Je fais juste moins de sport puisqu’on m’interdit aussi les entraînements.
- Au combat ! Mais rien ne t’empêche de faire un peu de fitness.
- Pff ! Fitness, répétai-je.
- Tu te souviens de ce que c’est ? me nargua-t-elle.
Je soupirai bruyamment pour lui montrer mon agacement. Elle replaça une mèche derrière l’oreille avec un petit sourire victorieux. Alors que j’étudiai une nouvelle fois cette dame qui venait d’éternuer, Laetitia se redressa.
- Écoute… Je voudrais vraiment que tu me parles de Taragul.
- Quoi ? feignis-je de ne pas comprendre.
- Il y a plein de choses que je ne comprends pas.
- Et moi donc, murmurai-je.
- À commencer par Tom. Il est en train de devenir dingue ! Et c’est en relation avec toi.
- Euh, non ! protestai-je.
- Et Janon qui sillonne les quatre coins de la planète !
- Ce n’est pas ma faute si elle voyage, tout de même !
Exaspérée, mon amie s’adossa à la banquette et croisa les bras. Je compris que je venais de l’énerver. Je faisais ce que je savais faire le mieux : l’autruche. Ne rien voir pour éviter les soucis. Elle reprit :
- Tous les deux cherchent à entrer en contact avec le Dernier Axon.
- Chuuut !
- Alors que c’est à toi de faire ça !
- Par Zerbur ! Non !
Le juron préféré des Zarbenois m’avait échappé et deux têtes se tournèrent vers moi. Je baissai la mienne, peu fière.
- Je veux savoir pourquoi Tom t’a envoyée à Taragul.
- Je ne sais pas ! Pour me former, m’avait-il dit.
- Tu l’es ?
- Non.
- C’est pourquoi il veut que tu repartes ?
- Quoi ? Il veut que je reparte ? fis-je, surprise.
- Je n’en sais rien. Il n’était pas content que tu sois là, alors c’est ce que j’en ai déduit.
- Arrête de spéculer.
- On est tous au point mort. Personne ne se parle ouvertement. Il y a un truc qui vous lie et je veux savoir quoi.
- Moi aussi ! Enfin… je ne sais pas si c’est une bonne idée.
- Pourquoi ?
- Parce que… le seul lien qui existe c’est… le Dernier Axon justement, murmurai-je.
- Alors, là… je ne crois pas !
Elle tira une feuille de sa poche, la fit glisser vers moi et reprit d’un ton plus bas :
- C’est le brouillon du discours que Tom a écrit et tenu avant-hier à la Haute-Cour. Elle a débattu sur ton hypothétique rencontre avec Aurix. Tom s’y est fermement opposé. Il a soutenu qu’Aurix représentait un danger puisqu’on ne savait pas exactement quelles étaient ses intentions.
Je parcourus rapidement le document.
- Hein ? fis-je en fronçant le nez. Tom refuse que je rencontre Aurix ?
- C’est à n’y rien comprendre, consentit-elle. Et à moi… il ne m’explique rien ! On s’est même disputé à ce sujet. Mon couple bat de l’aile, Anna. On se croise à peine, on ne se parle plus. Il ne fait que prier, prier, prier… il me saoule ! Je tiens à Tom. Enfin… à celui qu’il était avant son retour de prison. Là, je te demande de m’aider !
Je réfléchis un instant.
- Ce Dernier Axon ne me semble pas si bienveillant que ça !
- Explique, dit-elle d’un ton las.
- Dans une vision, je l’ai vu trahir un de ses meilleurs amis[1]. Et puis, dans la Plaine de l’Oubli, le soir où nous avons affronté les Jhees, il a poignardé une de mes connaissances alors qu’elle le suppliait de l’épargner.
- Ah bon ?
Je me fis repasser cette scène une nouvelle fois dans la tête, puis je concédai :
- Mon ami était possédé alors…
- Il faut lui demander de vive voix ce qu’il s’est passé. On n’a pas tous le même point de vue. Il a le droit de s’expliquer. Comment on le trouve, ce type ?
- Je sais que je pourrais entrer en contact avec Aurix en me rendant dans une auberge bleue. Mais si tu dis vrai et que c’est une affaire politique, je ne prends pas le risque.
- Allez !
- C’est encore un nid de guêpes ! On va s’attirer des ennuis à n’en plus finir !
- Ne me laisse pas tomber ! me menaça-t-elle de l’index.
- Ce n’est pas ce que je fais. J’ai besoin de temps et de réflexion. Je ne contacte pas un dieu tous les jours !
- Prie pour que ça marche ! dit-elle, fière de son jeu de mots.
Je la dévisageai, les méninges en surchauffe.
- Toi, tu as une idée ! Mais vu ta tête, ce n’est pas la meilleure, souffla mon amie.
J’hésitai, puis je tirai mon sac vers moi. Je le fouillai un instant puis en sortis un petit livre à la couverture rouge.
- C’est un cadeau de Paultrem. Mon conte favori est celui de Cabuh et Risson. Il parle d’une jeune femme qui prie les dieux. C’est le seul exemple que j’ai d’une Créature qui cherche à entrer en contact avec les anciens dieux.
- Comment ?
- Elle prie devant un arbre aux feuilles rouges. Un Amotica Celebrare.
- Tu vas prier toi aussi ?
Je lui jetai un regard en coin sans répondre. Puis, en passant la main sur la douce couverture, des sentiments divers refirent surface. L’odeur du manoir, mélange de rance et d’odeurs délicieuses de cuisine, et le velours de la méridienne de Paultrem. Je déglutis.
- Il faut que je trouve un tel arbre d’abord.
- Un arbre ! On cherche un arbre au feuillage rouge en automne ! Youpi !
- Il a une écorce rougeâtre. À Taragul, il y en avait un. Son écorce était très abîmée.
- Pourquoi ? demanda-t-elle en saisissant l’ouvrage que je lui présentai.
- Sans doute en raison des années de prières. Certaines Créatures continuent à pratiquer leurs anciennes croyances. Si comme je l’imagine, il y a des êtres qui continuent à prier, ce doit être la même chose ici.
- Je vais chercher les anciens lieux de culte, proposa Laetitia.
- Il faut que nous soyons discrètes.
- OK.
Laetitia feuilleta mon livre du Katamar-Lihn et lut la dédicace de Paultrem : « Ne découvre que celui qui est curieux. Je savais que tu viendrais… Voici un conte que j’affectionne tout particulièrement ».
- Ben, vous étiez amis, constata-t-elle. Lequel est son conte préféré ?
Je repris mon livre, énervée.
- J’aimerais qu’on évite d’en parler !
- Il t’a offert un cadeau !
- Et alors ? Ça faisait partie des moyens qu’il a mis en œuvre pour me duper !
- Raconte ! insista-t-elle.
- Non !
- Pourquoi tu t’entêtes à ne pas en parler ? Tu es tout aussi cruelle que Tom.
- Pas du tout, fis-je en jetant le livre dans mon sac. Déjà, je veux oublier avoir été manipulée comme une débutante, et aussi… parce que tu vas insinuer des doutes dans mon esprit, avouai-je en pointant l’index sur ma tempe droite.
- Moi ?
- Oui ! Tu vas fouiner, et… faire surchauffer mes méninges. Comme à Strasbourg ! Je veux juste être tranquille !
- Mais pas du tout ! Et d’ailleurs, à Strasbourg, tu y serais encore sans moi. Je te signale qu’on est arrivées jusqu’ici grâce à moi et ce, malgré les énigmes tordues de mon cher mari !
Je croisai les bras. Je fus soulagée de voir revenir Yvette qui jeta à nouveau le journal sur la table. L’article avait pour titre « La fuite du savoir ».
- Qu’est-ce que c’est ? dit Laetitia en le saisissant.
- Des ennuis. Vous connaissez Sherton et Shelby ?
Nous réfutâmes et la tavernière poursuivit :
- Jusqu’ici je ne m’inquiétais pas vraiment, confessa-t-elle en prenant place sur la banquette. On lit parfois des articles alarmistes alors qu’il n’en est rien en réalité. Ces deux personnes sont les deux meilleurs scientifiques du comté. Pour une raison encore inconnue, ils auraient déserté leur maison et leur laboratoire de Kingsbruck.
- Disparus ? m’inquiétai-je.
- Selon l’article, ils seraient volontairement partis. Quelle poisse, à l’heure où nous avons besoin de gens compétents pour combattre ce rhume !
- Il reste les druides.
Laetitia se voulait rassurante.
- Ces vieux barbus ! Vous ne les trouverez pas dans les Marais en cas de besoin.
- Ils ne sont pas tous vieux et barbus, rétorqua Laetitia en pensant à son mari.
- Si tu le dis ! Bien. Je vous laisse l’article. Si vous entendez parler de ces scientifiques, dites-le-moi. Ces vieux radoteurs sont des amis.
- Bien sûr, la rassura Laetitia. Au fait, reprit-elle, on se demandait où l’on priait par ici.
Je fis les yeux ronds. La discrétion n’avait pas la même définition pour Laetitia et pour moi.
- Ah ! Dès le début de l’hiver, vous redevenez tous pieux avec votre fête de Noël !
- Mais oui ! Petit instant nostalgique, filouta mon amie en me lançant un clin d’œil discret.
- Ici, c’est un peu délicat, ces affaires. Les Humains prient en général ensemble vers le vieux pont, près du dolmen, indiqua-t-elle d’un geste évasif. Les autres (elle me regarda du coin de l’œil) ne prient plus officiellement.
- Et… inofficiellement ? insista Laetitia.
- Je ne sais pas s’ils prient en cachette le soir venu, mais en tout cas, ils se font plus rares aux sources de Kalemm. C’est une ruine maintenant. Bon ! je vous laisse, j’ai des clients qui attendent leur addition.
Yvette se dirigea à la table voisine où se trouvait la dame qui ne cessait d’éternuer. Elle régla son ardoise et s’en alla, accompagnée d’un homme mince aux cheveux blancs qui était pâle comme un linge. Je ne pus m’empêcher de penser que c’était un mauvais présage.
- Ils sont bien malades...
- Ne t’en fais pas tant. Les Humains d’ici n’ont plus vu de microbes depuis trois cents ans. Ça les fait flipper, c’est normal. Après un premier rhume, ils auront des anticorps, ajouta Laetitia, optimiste. Bien, où est ce lieu dont parlait Yvette ?
J’inspirai profondément. Je n’en avais pas la moindre idée et surtout, j’avais le sentiment que cette démarche allait m’apporter son lot d’ennuis…
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